Le dernier voyage de l’Aquilon

En ce début d’année 2024, je tenais à vous souhaiter une bonne année et vous faire part, au nom de l’Aquilon, de tous mes vœux de bonheur pour cette année, qui sera la dernière de l’Aquilon. Pas de “Nous” impersonnel pour cet ultime article, je suis Nasim Hamou, fondateur de l’Aquilon Éditions et je vous écris pour l’Aquilon pour la dernière fois. L’occasion de parler un peu de cette maison d’édition qui va grossir la longue liste des maisons d’éditions déchues.

Au début, ça va… l’Aquilon va bien

C’est en 2019 que l’Aquilon est né. Il s’agissait d ‘un projet que je nourrissait depuis une bonne dizaine d’années. C’est avec Arthur Serres que j’ai réellement commencé à théoriser les bases de l’Aquilon. Nous voulions une maison d’édition qui sortirait du lot, et dont les ouvrages sortiraient des sentiers battus. Mais nous n’avions pas vraiment de boussole. Il nous manquait une ligne éditoriale qui nous permettrait de savoir où nous souhaitions aller. Nous avions exploré plein de pistes. Maison d’édition qui ferait de la BD underground, maison d’édition engagée avec un style un peu punk-contre-culture… et puis les à-côtés : tenter de théoriser un nouveau genre littéraire, accoler à tout cela une revue…

Mais nous n’arrivions à rien de vraiment concret. La boussole est arrivée avec mon passage à l’Arlésienne, en tant que correcteur. Je découvrais alors le livre numérique. Voilà qui sortait des sentiers battus. Un choix courageux, un pari sur l’avenir et la promesse de livres abordables (ce que ne permet pas le livre papier) qui permettraient de démocratiser notre littérature. Voilà la forme que prendrait l’Aquilon : une maison d’édition de livres numériques. C’est en autodidacte que j’ai appris à faire des livres numériques. Je me suis renseigné, ai compulsé la documentation de l’IDPF, me suis familiarisé avec les outils jusqu’à maîtriser la fabrication de livres numériques. Récemment, j’ai pu trouver la solution miracle pour faire du livre numérique illustré (solution pourtant simple, mais que j’ai trouvée après trois ans de R&D).

Je me suis formé sur la création d’une entreprise, la rédaction web SEO, avec laquelle je me suis familiarisé lors de mon passage comme journaliste jeux vidéo sur le site New Game Plus (anciennement LightninGamer) tandis qu’Arthur se formait en communication. Puis tout se débloqua lorsque je trouvai la ligne éditoriale. Arthur Serres est un voyageur chevronné. À cette époque, il enchaînait les voyages passionnants et revenait avec des tonnes d’histoires qu’il me racontait autour d’une bière bien fraîche. Quant à moi, j’étais friand de ces histoires. Je voyageais très peu. Ces récits de voyage me permettaient de partir, par procuration. C’est ainsi que naquit la ligne éditoriale de l’Aquilon.

L’Aquilon prend le large

Dès le début, l’Aquilon connut quelques succès. Aujourd’hui, je peux déclarer fièrement que tous les auteurs publiés par l’Aquilon ont vendu au moins un livre. L’Aquilon a connu de belles victoires. Des interviews d’auteurs, de belles rencontres, des articles publiés dans la presse… De plus en plus d’auteurs ont été attirés par l’Aquilon et m’ont confié leurs récits, raconté leurs voyages. Ils m’ont accordé leur confiance, et je ne devais pas la trahir. Le monde de l’édition est souvent sans pitié. Les pièges et déceptions y sont légion. Je voulais à tout prix faire de l’Aquilon une sorte de refuge. Une maison d’édition réellement éthique.

Les principes de la maison d’édition étaient les suivants :

1/ Les auteurs ne devraient jamais verser le moindre sou à la maison d’édition. Il était hors de question de me reposer sur du compte d’auteur ou quoi que ce soit. Un auteur édité, et c’est là ma conviction profonde, ne devrait jamais investir plus que son temps et son talent sur son livre. En cela, l’Aquilon a été un succès, et je me satisfais de n’avoir jamais exigé un centime aux auteurs.

2/ Les auteurs devaient être rémunérés au plus juste. Il est impossible qu’un auteur perçoive 50% des revenus sur un livre. Car les intermédiaires entre l’auteur et le lecteur sont nombreux. L’éditeur, les libraires, les diffuseurs, mais aussi la TVA… tous ces facteurs entrent en compte dans le prix du livre. Le débat a toujours fait rage sur qui mérite la plus grosse part des droits d’auteur. Les auteurs qui ont écrit le récit ? Les éditeurs qui travaillent à la création de l’objet (même numérique) livre et investissent ? Les libraires qui permettent la vente du livre ? Je vais être très transparent. Les auteurs de l’Aquilon perçoivent 30% des revenus de leurs ventes. Il s’agit de l’un des taux les plus élevés du marché. L’Aquilon est la seule maison d’édition qui perçoit moins que les auteurs en dépit du travail effectué. Et c’est tenable (quand on se spécialise dans le numérique).

3/ Les livres doivent être à un tarif abordable pour les lecteurs. Il a toujours été hors de question de vendre des livres numériques à plus de 9.99€. Loin de moi l’idée de dévaloriser mes livres numériques, mais je vends des récits immatériels. Je ne comprends pas qu’on puisse vendre un fichier immatériel au même prix que du papier. Cette exigence de juste prix, je m’y suis tenu et là encore, j’en tire une énorme fierté.

Puis vient le naufrage…

Une maison d’édition éthique, qui tente de revitaliser un genre de niche, avec des livres peu coûteux… c’est la recette du succès, normalement. Eh bien… pas vraiment. L’un de mes amis m’avait fait remarquer que ce qui sépare l’Aquilon du succès, ce sont les principes autour desquels la maison d’édition s’est construite. Les ventes se sont rapidement tassées, en dépit de la qualité incroyable des ouvrages que j’avais la chance de publier. Le genre du récit de voyage est peu porteur, peu à la mode.

Et puis, les lecteurs se méfient du numérique. Il est devenu de plus en plus difficile de faire exister les livres. Un récit de voyage en Calabre poétique et vrai ? Impossible que cela soit autre chose qu’un best-seller. Un récit de voyage en Corée du Nord aussi passionnant à lire et qui change un peu la vision que l’on peut avoir d’un pays dont on ne sait rien ? Qui pourrait s’en détourner ? Un livre numérique illustré flowable pensé pour les liseuses ? Voilà qui devrait intéresser du monde !

Non. Enfin, pas tant que ça. Au début, je me disais que c’était le jeu. Et tant pis pour l’argent que j’y investissais. Après tout, cela permettait au moins aux auteurs de continuer à être publiés. Sauf que, rien n’est plus pénible que d’annoncer à un auteur plusieurs mois consécutifs qu’il n’a fait aucune vente. Que personne n’a lu son livre. Cela a commencé à faire peser une lourde charge sur mes épaules. Sans compter que maintenir à flot une entreprise toujours plus déficitaire se faisait de plus en plus sentir sur mes finances.

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J’ai donc pris ma décision. Il était temps que l’Aquilon cesse son voyage. J’ai informé les auteurs. Je leur serai toujours reconnaissant pour leurs mots d’encouragements, et pour leur compréhension. Cette décision a été difficile pour moi, mais elle a dû être difficile à encaisser pour toutes ces personnes. Mais en dépit de toutes mes tentatives de redresser la barre, impossible d’inverser la tendance. Je raccroche donc les gants.

Tout au long de l’année 2024, les livres de l’Aquilon seront retirés du catalogue, progressivement. Le présent site fermera également ses portes. Et en 2025, il ne restera de l’Aquilon qu’un souvenir vaporeux. C’est la fin d’une époque. Mais je tiens néanmoins à remercier sincèrement tous ceux qui ont participé à cette aventure. Un grand merci aux auteurs, sans qui rien n’aurait été possible. Mais aussi un grand merci aux lecteurs pour qui nous avons tout fait.

Je souhaite aux auteurs qui m’ont accompagné beaucoup de succès pour la suite de leurs carrières et aux lecteurs de continuer à voyager.

Les voyages forment la jeunesse, avec l’Aquilon, nous avions une belle fontaine de jouvence…

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